Animaux de compagnie : l’euthanasie sous l’angle inattendu de la gestion du risque

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Animaux de compagnie : l’euthanasie sous l’angle inattendu de la gestion du risque

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Le vétérinaire a vocation à soigner l’animal, il n’a pas vocation à lui donner la mort. Pourtant, quand les soins sont impuissants à soulager ou guérir l’animal malade ou blessé, la question se pose de l’option de sa "délivrance" sous forme de mort douce. C’est l’euthanasie. Quel est l'impact de cet acte tant en termes d'éthique de gestion du risque ?

Auteur : le Dr Michel Baussier, Docteur vétérinaire / MAJ : 10/03/2021

Euthanasie animale : éthique et responsabilité

L’euthanasie animale est longtemps apparue comme ne soulevant pas de question grave pour les vétérinaires, contrairement aux débats qui prévalent depuis longtemps en médecine humaine. Une relative banalisation a même pu être considérée dans le domaine vétérinaire avec la création et l’emploi courant du verbe "euthanasier".

L’évolution sociétale de la relation entre les humains et les animaux - notamment les animaux de compagnie – à laquelle la profession de vétérinaire elle-même n’échappe pas, ainsi que l’évolution en Occident du rapport à la mort, ont conduit ces dernières années les vétérinaires à s’interroger, notamment en matière d’éthique.

Mais leur interrogation doit aussi porter sur la gestion du risque de l’euthanasie animale car il s’agit aujourd’hui sans conteste d’une pratique à risque.

L’utilité, sinon la nécessité, d’une définition de l’euthanasie animale

Il n’existe pas de définition légale ni réglementaire de l’euthanasie animale. L’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), dans son code sanitaire pour les animaux terrestres, la définit comme "un acte consistant à provoquer la mort au moyen d’une méthode provoquant une perte de conscience rapide et irréversible, avec un minimum de douleur et de détresse pour l’animal".

Le règlement européen n° 1099/2009 du conseil du 24 septembre 2009 sur la protection des animaux au moment de leur mise à mort définit la mise à mort comme "tout procédé appliqué intentionnellement qui cause la mort de l’animal" et la mise à mort d’urgence comme "la mise à mort d’animaux blessés ou atteints d’une maladie entraînant des douleurs ou souffrances intenses lorsqu’il n’existe pas d’autres possibilités pratiques d’atténuer ces douleurs ou souffrances".

A la suite d’un avis rendu le 30 septembre 2020 par le "Comité d’éthique animal, environnement, santé", le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires (CNOV) a proposé une définition de l’euthanasie animale, avec le souhait de la voir inscrite à terme dans la réglementation :

"L’euthanasie animale est un acte vétérinaire consistant à provoquer la mort d’un animal par voie parentérale en entraînant une perte de conscience rapide et irréversible garantissant un minimum de douleur et de détresse, réalisé conformément aux bonnes pratiques professionnelles. Le vétérinaire procède à l’euthanasie animale après avoir évalué sa nécessité et obtenu le consentement éclairé du détenteur.

L’acte d’euthanasie animale peut être justifié par une raison médicale (un état de santé, une souffrance intense ressentie par l’animal ou son entourage), par une raison réglementaire, par une raison impérieuse d’intérêt général sanitaire ou environnementale."

On observera que le choix a été fait par l’Ordre d’exclure de la définition tous les procédés autres que ceux recourant à l’emploi de substances chimiques injectées, notamment les procédés physiques, ceux que l’on retrouve dans le concept de "mise à mort", dont il convient de se démarquer dans un cadre qui doit rester résolument médical.

Les indications de l’euthanasie, les situations d’euthanasie

Les euthanasies nécessitées par l'état de santé de l'animal

L’indication première reste celle de l’animal malade ou blessé pour lequel une absence ou une insuffisance de solution thérapeutique conduirait à faire endurer à l’animal des douleurs ou des souffrances physiques et/ou mentales insupportables pour lui et aussi pour son entourage (ses maîtres, les autres animaux avec lesquels il partage sa vie).

Il s’agit ici d’euthanasies non discutées, qui s’imposent pour le maître de l’animal, pour le vétérinaire et aussi pour la société en général. Elles concernent un individu animal qui souffre et qu’il faut soulager de toute manière. Leur nécessité est justifiée. Le questionnement éthique n’a pas ici la force ni la difficulté de celui qui existe dans le cas des humains.

A noter toutefois que, dans certains cas, la nécessité de l’euthanasie est une évidence pour le vétérinaire mais pas pour le maître. Celui-ci en effet, aveuglé en quelque sorte par l’attachement à son animal et refusant de prendre la distance nécessaire à l’intervention de la raison, peut vouloir s’acharner, dans certains cas avec le concours de charlatans dont ce genre de situations constitue assez souvent le terreau favori de leur coupable activité.

Les euthanasies nécessitées par des raisons d'intérêt général

Un peu plus délicates et sujettes à questionnement et difficulté de mise en œuvre sont les euthanasies justifiées par des raisons d’intérêt général, pour la santé publique, celle de l’homme (maladies contagieuses transmissibles à l’homme) mais aussi pour la santé animale (transmission possible non maîtrisable à un grand nombre d’autres animaux) ou bien pour la sécurité publique (animaux devenus dangereux par leur comportement).

Le questionnement a généralement ses limites en pratique vétérinaire dans ces cas où l’intérêt général est concerné car la réglementation intervient pour imposer la solution.

Il reste que la difficulté pour le vétérinaire à faire admettre cette nécessité à l’entourage de l’animal, et notamment à son maître et propriétaire, n’est pas forcément des moindres

Plutôt que d’indications, il semble préférable, comme l’a considéré le "Comité d’éthique animal, environnement, santé", de parler de "situations d’euthanasie". Il y a ainsi les situations d’euthanasie dont la nécessité est justifiée, soit pour raisons réglementaires, soit par l’état de santé de l’animal.

Les euthanasie dites "problématiques"

Mais il y a aussi, comme l’a considéré le comité susnommé, les euthanasies problématiques. Ce sont celles sollicitées par les éleveurs de chiens ou plus souvent encore par les "marchands de chiens" (des situations analogues existent pour les chats !) pour certains de leurs animaux représentant des "non-valeurs économiques" et aussi des charges financières.

C’est également le cas des animaux dans les refuges, dès lors que la surpopulation y règne (augmentation des abandons, baisse des adoptions).

Cela concerne enfin des animaux qui souffrent et dont le propriétaire ne peut ni ne veut assumer le coût du traitement disponible, comme l’a fort justement relevé le comité d’éthique. Or c’est lui qui décide, il faut le rappeler...

Les risques

On conçoit à ce stade que la décision n’est pas toujours facile à prendre en conscience. L’euthanasie n’est pas toujours non plus facile à réaliser en pratique. Elle intervient dans un climat généralement difficile où l’humain doit savoir et pouvoir prévaloir sur la technique et la réglementation.

On peut dire qu’il y a des risques pour l’animal, des risques pour le maître (le propriétaire, le détenteur) et des risques pour le vétérinaire, lequel engage toujours sa responsabilité ou plutôt ses responsabilités (civile, pénale, disciplinaire et ajoutons morale).

  • Pour l’animal, un premier risque à considérer est sûrement celui de ne pas être euthanasié et de continuer à souffrir en l’absence de traitements ou en présence de traitements inopérants ou insuffisants. Un risque opposé mais aux conséquences assurément moindres pour lui, est celui d’être inutilement euthanasié, c’est-à-dire d’être euthanasié alors qu’il existait des solutions valables pour lui. Un autre risque enfin est celui d’être euthanasié dans de mauvaises conditions relationnelles et émotionnelles (anxiété, frayeur…), dans une atmosphère dépourvue de calme et de sérénité, voire aussi dans des conditions techniques mal réussies (absence de tranquillisation ou de sédation, ponction veineuse difficile…).
  • Pour le maître de l’animal, le risque est celui d’une décision mal assumée, regrettée car mal préparée, mal conduite, mal réfléchie, mal discutée, notamment au sein de la famille et de l’entourage. Une décision génératrice de tourment, de colère, de trouble, d’atteinte à sa santé.
  • Pour le vétérinaire, le risque est celui du tourment éthique non résolu, de l’insatisfaction quant au devoir rempli vis-à-vis de l’animal et de son maître. Il est aussi celui d’être mis en cause, notamment quant à ses responsabilités. Il est celui d’une crise relationnelle potentiellement grave et violente avec le maître et son entourage. Le vétérinaire ne doit pas perdre de vue aujourd’hui l’article R. 655 du Code pénal qui punit celui qui volontairement et sans nécessité donne la mort à un animal, infraction susceptible d’évoluer prochainement vers le statut de délit à la suite de modifications législatives en cours relatives à la maltraitance animale.

Les moyens à disposition du vétérinaire pour la gestion des risques liés à l’euthanasie

Le vétérinaire peut se sentir seul dans certains cas. Nombre de propriétaires ne veulent pas assumer la décision, ne l’évoquent même pas, ne prononcent surtout pas le mot et attendent en réalité du praticien qu’il la décide pour eux alors qu’elle ne peut intervenir au contraire que dans le cadre d’une décision sereine pleinement partenariale.

Le consentement éclairé trouve ici sa pleine mesure. C’est une décision que le praticien ne saurait imposer, une décision que dans tous les cas il doit recueillir, y compris quand elle s’impose de par la réglementation. Cela peut relever dans certains cas d’une véritable maïeutique.

Outre les moyens tenant à ses connaissances apportées par sa formation initiale, par sa formation continue, par son expérience, outre les moyens techniques mis à sa disposition, notamment par l’industrie pharmaceutique, aujourd’hui le vétérinaire praticien ne doit pas perdre de vue qu’il dispose aussi de moyens externes susceptibles de lui venir efficacement en aide :

  • A commencer par son code de déontologie, qui prévoit une clause de conscience face à une euthanasie qu’il ne peut accepter (article R. 242-48 V).
  • Sans oublier le remarquable travail effectué par l’association QUALITEVET qui, depuis plusieurs années, a mis à disposition des praticiens le guide PHENIX, accessible en ligne : C’est un travail considérable qui permet au praticien de trouver une mine de réponses ou de pistes pour la réussite d’une euthanasie. Nous insistons sur le mot "réussite", il convient à cet égard de ne pas avoir peur du concept de réussite de l’euthanasie. Face à tel ou tel cas de conscience ou difficulté au moment de la mise en œuvre d’une euthanasie, le praticien sera bien inspiré de consulter le site ou d’y revenir. Les vétérinaires ne connaissent pas suffisamment ce guide, qui peut pourtant leur éviter tourments et déconvenues. Ce site est à la fois un guide de bonnes pratiques et d’adresses à connaître ; il fournit des check-lists fort utiles.
  • Enfin, le CNOV, en soumettant au Comité d’éthique animal, environnement, santé la question de l’euthanasie des animaux a obtenu en réponse un avis sur l’euthanasie animale*.

Cet avis propose au vétérinaire un questionnement susceptible de l’aider dans la prise de décision. En effet il convient de toujours s’interroger sur le devenir de l’animal en l’absence d’euthanasie.

Sera-t-il abandonné sans soins ou voué à une mort brutale ? Quels sont pour l’animal, pour les animaux de son entourage, pour son maître, pour d’autres humains les risques de son maintien en vie ? Si l’euthanasie n’est pas sollicitée pour raison médicale, quelles sont les solutions alternatives (adoption, replacement) ?

Le maître-mot est l’évaluation de la nécessité de l’euthanasie. Pour cela il faut se faire une idée de la qualité des informations recueillies.

Sont-elles exhaustives ? La nécessité de l’euthanasie est-elle claire et évidente ? Quel est le contexte législatif et réglementaire lié à la demande ? Y a-t-il conflit d’intérêts entre le demandeur, l’animal, d’autres intervenants, voire avec la santé publique, la santé publique vétérinaire, la santé environnementale ? Quelle est la qualité de vie actuelle et future de l’animal ?

Le praticien doit lutter contre l’acharnement thérapeutique. Le maître n’est pas toujours seul en cause. N’est-il pas lui-même, en tant que vétérinaire traitant, en train de l’inciter à l’acharnement thérapeutique ? Le praticien doit aussi savoir se poser cette question.

Dans tous les cas il doit avoir présent à l’esprit cette recommandation fondamentale du comité d’éthique : "(…) malgré la valeur intrinsèque de chaque animal, (…) le vétérinaire a le devoir de privilégier l’intérêt collectif et, en premier lieu, la santé publique par rapport à l’intérêt individuel d’un animal."

La prévention du risque

Prévenir le risque ou plutôt, les risques, relatifs à la réalisation d’une euthanasie passe d’abord par la qualité du diagnostic et aussi du pronostic à l’issue des examens cliniques et des examens complémentaires.

Le praticien ne doit pas hésiter, en cas de moindre doute, à solliciter l’avis de confrères, généralistes ou spécialistes, le plus souvent au sein de son propre établissement de soins vétérinaires. La collégialité de la décision contribue à l’asseoir comme la bonne décision. Elle rassure et apaise.

La prévention passe aussi, comme évoqué plus haut, par la bonne connaissance du cadre juridique de l’acte d’euthanasie à envisager. Il passe surtout par la qualité du dialogue avec le propriétaire ou le détenteur, lequel dialogue doit ici se concevoir dans l’idéal comme un véritable partenariat, au-delà du seul consentement éclairé, lequel est évidemment un minimum requis.

Ne jamais perdre de vue que seul le détenteur, en général propriétaire de l’animal, est pour le vétérinaire l’interlocuteur partie au contrat et habilité à décider.

Dans tous les cas, la décision a fait, de la part du praticien, l’objet du questionnement médical et éthique précédemment décrit. Cette étape est utile, sinon nécessaire, pour toutes les parties prenantes, à commencer pour le praticien qui doit, comme le rappelle le Comité d’éthique, être en paix avec sa conscience après l’euthanasie.

Quand la décision est prise, il faut décider du moment et du lieu ainsi que des personnes présentes. Il faut expliquer le procédé et les étapes et prévenir des réactions du corps au moment de la perte de conscience puis de la mort. La question du devenir du corps aura été préalablement évoquée et les modalités arrêtées.

Ce sont des temps très forts de la relation entre les humains et l’animal et aussi entre les humains entre eux. Le respect tant de l’animal que des personnes, y compris pour celles-ci à travers la manifestation propre et personnelle de leurs émotions, est absolument central et inconditionnel. Le praticien doit en prendre pleine conscience. Il doit le montrer, par les gestes et les attitudes plus que par les mots. 

Conclusion

Même si la voie d’entrée était la gestion du risque, jamais la réalisation d’une euthanasie animale ne saurait se circonscrire à un acte de gestion d’un risque.

Toute l’humanité du praticien est mobilisée. Acte singulier, acte grave puisqu’attentatoire à la vie, acte exceptionnel par ses caractéristiques même s’il est loin d’être rare en pratique, il engage sans doute, plus que tout autre, la réputation du praticien.

Occasion unique de parler de la vie et de la mort, y compris avec les enfants, il peut constituer un moment exceptionnel et intensément riche dans la relation avec son client. Il peut être l’occasion de tout relativiser, de reconsidérer la vie dans les écosystèmes, d’aider à amorcer le deuil de l’animal et de faire naître, comme y invite le guide PHENIX, l’espoir et la renaissance.