Erreurs médicales aux Etats-Unis : faut-il croire les médias ?

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Erreurs médicales aux Etats-Unis : faut-il croire les médias ?

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  • Erreurs humaines aux USA

Selon le CDC ("Center for Disease Control and prevention", direction de la santé américaine), il y a environ 2,6 millions de décès aux États-Unis chaque année, toutes causes confondues. Qu'en disent les médias ?

Auteur : Pr René AMALBERTI, Docteur en psychologie des processus cognitifs, ancien conseiller HAS / MAJ : 14/05/2020

Parlons taxonomie des erreurs évitables…

Certains cas d’erreurs sont faciles. Par exemple, si un chirurgien opère un abdomen, ripe et fait une plaie de l'aorte, conduisant à une exsanguination rapide du patient, il est évident que l'erreur a causé la mort du patient.

Mais qu'en est-il quand on donne un antibiotique inadéquat à un patient septique gravement atteint de dysfonctionnement multi-systémique ?

De même, faut-il attribuer l’imputabilité à une erreur sur le traitement, délai, oubli de test ou autre sur un patient en toute fin de vie qui a une forte probabilité de mourir même avec des soins parfaits ?

Et faut-il sommer ces cas si différents dans une enveloppe unique qui fait les délectations de la presse, tant il y a du sensationnel derrière ces extrapolations ?

Il suffit de regarder ces unes de la presse pour s’en persuader :

D’où ces informations proviennent-elles ?

Ces unes sensationnelles font toutes référence à un article provocateur publié en 2016 dans BMJ par Makary et Daniel intitulé "Erreur médicale - la troisième cause de décès aux États-Unis", qui affirme notamment que plus de 251 000 personnes décèdent dans les hôpitaux à la suite d'erreurs médicales.

Mais réfléchissons… étant donné que, selon le CDC, seulement 715 000 décès survenaient dans les hôpitaux en 2016, ce serait dire 35 % des décès de patients hospitalisés étaient dus à des erreurs médicales. Qui peut croire sincèrement à de tels chiffres ?

Quels sont les points critiquables de cet article ?

Il y a évidemment beaucoup de problèmes avec cet article, et encore plus de problèmes avec la façon dont les résultats ont été rapportés à la presse.

La communauté des spécialistes a fortement réagi et a condamné clairement la démarche dès sa sortie. 

Cela n’a pas empêché cet article d’être cité presque 2 000 fois depuis dans Google Scholar, justement parce qu’il est sensationnel…

Cette article n’est en rien une nouvelle étude comme l’affirme la presse

Il s'agit plutôt d'une simple reprise de données (déjà existantes), basée sur une extrapolation outrancière et peu scientifique de 4 sources scientifiques, dont les extrapolations étaient déjà sensationnelles mais toutes discutables :

  • Le premier texte est le célèbre rapport de l’académie de 1999, To err is human, qui avait extrapolé que le nombre de victimes d’erreurs humaines se situait entre 40 000 et 98 000 par an aux Etats-Unis à partir de trois études locales. Une extrapolation dont la fiabilité avait été discutée dès le départ par les spécialistes du domaine (Brennan, 2000, NEJM), mais dont le côté lanceur d’alerte était quand même reconnu par tous.
  • La seconde source provient d’un article paru dans le NEJM signé Landrigan (2010) utilisant une méthode automatique de détection d’EI dans les dossiers patients d’hôpitaux de la Caroline du Nord et concluant par extrapolation que le nombre de décès était bien supérieur à celui prédit par le rapport de l’IOM.
    "La méthode Global Trigger Tools (GTT) recherche avec un algorithme, dans tous les dossiers électroniques patients, toutes anomalies biologiques passées possiblement inaperçues (sans réaction associée dans le dossier médical), tout prolongement d’hospitalisation suspecte, ou toute prescription dans les dossiers faisant penser à une erreur antérieure, par exemple prescription contre une hyperkaliémie."
  • La troisième source est l’article de Classen (2011) qui, utilisant la même méthode de Global Trigger Tools, en était arrivé à extrapoler à partir de données hospitalières locales que le taux de décès réel associé aux EIG était 4 fois supérieur à celui retrouvé par le rapport de l’IOM.
    Le point faible des études de Landrigan et de Classen, reste leur hypothèse de base qui consiste à dire que toute anomalie dans le parcours du patient est évitable.
  • La quatrième étude est le rapport annuel américain des risques médicaux basé sur le recueil de PSI (Patient Safety Indicators), conduisant à des inférences assez importantes sur les domaines de risques qui ne sont pas couverts par les indicateurs, "mais qui se comporteraient de la même façon".

Au total, l’article de Makary et Daniel propose une extrapolation sur la moyenne des extrapolations… on n’est effectivement pas loin d’une infox, à tout le moins d’une liberté scientifique osée.

La notion même d’erreur fatale évitable

Par exemple, voici un cas clinique décrit par les auteurs : 

"Une jeune femme se rétablit après une opération de transplantation réussie. Mais elle est réadmise à l’hôpital pour des plaintes non spécifiques évaluées par des tests approfondis, y compris une péri-cardiocentèse. Elle est à nouveau sortante, mais revient à l'hôpital quelques jours plus tard avec une hémorragie intra-abdominale et un arrêt cardio-pulmonaire. Une autopsie révèle que l'aiguille insérée pendant la péri-cardiocentèse a effleuré le foie, provoquant un pseudo-anévrisme qui a entraîné une rupture et la mort."

Malgré son caractère dramatique, l’évitabilité de ce cas est loin d'être aussi simple que les auteurs ne semblent le penser.

On peut discuter la pertinence de l’indication de l’examen (peut-être compréhensible dans le cadre d’un retour à l’hôpital sans diagnostic évident) et son exécution.

Sur cette exécution, et même si la procédure percutanée a contribué de façon certaine à la mort, il faut rappeler que le saignement retardé est une complication connue des procédures percutanées, même dans des mains expertes, tout comme les dommages aux organes adjacents, notamment les plaies punctiformes du foie.

Lorsqu'un tel saignement se produit, cela ne signifie pas nécessairement qu'il y a eu une "erreur" médicale.

Selon qu’on généralise et inclut - ou pas - ce type d’événement indésirable dans les causes d’événements indésirables évitables (EIE), on peut rapidement avoir un écart de comptage final des décès évitables de facteur 10 voire plus.

En conclusion, il convient d’être vigilant quant aux informations diffusée par la presse

La leçon pour nous est de garder raison, réfléchir avec bon sens et se méfier de chiffres extrapolés qu’on annonce à la presse. Qui peut sérieusement croire qu’un tiers des patients à l’hôpital meure d’erreur médicale aux Etats-Unis, même si le système américain n’est pas sans reproches, loin s’en faut.

On peut même se demander si de telles extrapolations sensationnelles et journalistiques servent vraiment la cause de la sécurité des patients, en pensant très fort que c’est plutôt l’inverse avec un risque de décrédibilisation du domaine pour la profession, alors qu’il y a encore tant à faire pour améliorer réellement le risque médical.

Pour aller plus loin

  • Annual, F. (2007-2015). HealthGrades Quality Study.
  • Brennan, T. A. (2000). The Institute of Medicine report on medical errors—could it do harm?.
  • Classen, D. C., Resar, R., Griffin, F., Federico, F., Frankel, T., Kimmel, N., ... & James, B. C. (2011). ‘Global trigger tool’shows that adverse events in hospitals may be ten times greater than previously measured. Health affairs30(4), 581-589.
  • Gorski D. WEB publication, Are medical errors really the third most common cause of death in the U.S.?, Science-Based medecine, exploring issues and controversies in science and medicine,  May 9, 
  • Kohn, L. T., Corrigan, J., & Donaldson, M. S. (2000). To err is human: building a safer health system (Vol. 6). Washington, DC: National academy press
  • Landrigan, C. P., Parry, G. J., Bones, C. B., Hackbarth, A. D., Goldmann, D. A., &
  • Sharek, P. J. (2010). Temporal trends in rates of patient harm resulting from medical care. New England Journal of Medicine363(22), 2124-2134.
  • Makary, M. A., & Daniel, M. (2016). Medical error—the third leading cause of death in the US. Bmj353.