
En cabinet dentaire, certains matériaux et dispositifs peuvent contenir des substances à potentiel perturbateur endocrinien. Même si les effets exacts de ces composés sur la santé restent encore partiellement caractérisés, des signaux d’alerte solides sont désormais documentés, en particulier pour le bisphénol A et certains monomères associés. Il est donc essentiel de protéger à la fois le chirurgien-dentiste, l’équipe soignante et les patients, en portant une attention particulière aux personnes vulnérables (femmes enceintes et allaitantes et les enfants).
Une patiente de 26 ans, suivie dans un centre de Procréation Médicalement Assistée (PMA), consulte pour des douleurs dentaires localisées au côté droit du maxillaire supérieur.
La patiente précise qu’elle est enceinte de quatre mois et ne présente aucun antécédent médical particulier. Lors de l’examen clinique, le test au froid est positif mais non persistant, indiquant une persistance de la vitalité pulpaire.
Une radiographie - réalisée avec protection plombée - confirme que la lésion carieuse est éloignée du tissu pulpaire, permettant ainsi d’envisager de procéder au traitement sans risque immédiat pour la vitalité pulpaire.
Après élimination des tissus carieux, une restauration coronaire directe est réalisée à l’aide de matériaux en phase plastique, associant un ciment verre ionomère (CVI) et un composite.
Dans cette situation, bien que la prise en charge de la lésion carieuse soit relativement simple, l’exposition aux substances à potentiel perturbateur endocrinien présentes dans certains matériaux dentaires doit être une source de préoccupation. Ces substances incluent, dans le cas présenté, le bisphénol A (BPA) et ses dérivés dans les composites, ainsi que des dérivés d’aluminium et d’autres éléments dans les CVI.
Les conséquences de cette exposition concernent non seulement la patiente et son bébé, mais également le chirurgien-dentiste et son personnel, exposés de manière répétée à ces matériaux et à leurs produits de dégradation.
Même à faible dose, l’exposition répétée à des perturbateurs endocriniens peut avoir des conséquences à long terme sur la santé (notamment sur les axes reproductif, thyroïdien et neurodéveloppemental), tant pour les patients que pour le personnel soignant.
Il convient donc que chaque praticien intègre des protocoles de prévention stricts dans son exercice.
La responsabilité professionnelle du chirurgien-dentiste peut être engagée si des effets délétères surviennent en l’absence de mesures de protection et de prévention adaptées.
En odontologie restauratrice, la plupart des matériaux en phase plastique (adhésifs, composites, sealants, ciments résineux, gouttières, certains dispositifs orthodontiques) contiennent des monomères organiques susceptibles de se dégrader en BPA ou d’exercer une toxicité propre (TEGDMA, UDMA, HEMA, etc.). Le BPA en bouche provient principalement de la dégradation ou des impuretés de fabrication de dérivés tels que le Bis-GMA ou le Bis-DMA, largement utilisés dans les résines.
Des essais cliniques montrent une augmentation transitoire des concentrations urinaires de BPA dans les 24 heures suivant la mise en place de composites ou de sealants à base de ces monomères, avec un retour aux valeurs de base en général en moins de deux semaines.
L’autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a récemment abaissé de manière drastique la dose journalière admissible (DJA) du BPA à 0,2 ng/kg/j, ce qui renforce la nécessité de limiter autant que possible l’exposition liée aux soins dentaires, en particulier chez les populations vulnérables.
Pour réduire l’exposition de la femme enceinte et du fœtus à des substances à potentiel perturbateur endocrinien, plusieurs mesures doivent être intégrées à la démarche de soin. Il est recommandé de privilégier, lorsque cela est possible, des matériaux à faible relargage de monomères ou garantis sans dérivés de BPA, ainsi que des CVI à faible teneur en dérivés d’aluminium.
Le recours à une isolation rigoureuse du champ opératoire sous digue en caoutchouc et usage d’une aspiration haute vélocité limite le contact direct des muqueuses et l’ingestion de particules ou de résidus de polymérisation. Le temps d’exposition doit être réduit au strict nécessaire en planifiant précisément les étapes critiques du soin et en préparant les matériaux en amont (mélange, photopolymérisation optimisée, limitation des reprises et des retouches).
Le chirurgien-dentiste informe la patiente des mesures mises en œuvre pour réduire les risques chimiques, assure un suivi postopératoire adéquat et adapte, si besoin, les soins au calendrier gestationnel et au risque d’effets tératogènes ou fœtotoxiques.
En combinant ces précautions, il est possible de réaliser les restaurations nécessaires tout en optimisant la protection de la mère et de l’enfant à naître.
Le chirurgien-dentiste est exposé de manière répétée à des matériaux dentaires pouvant contenir des substances à potentiel perturbateur endocrinien, ainsi qu’à d’autres toxiques (mercure des amalgames anciens, nanoparticules de dioxyde de titane, etc.).
La protection de la santé du praticien repose sur une prévention rigoureuse, intégrée à l’organisation du cabinet.
La protection du personnel repose sur des mesures organisationnelles et techniques clairement définies.
Ces éléments doivent conduire à adapter les postes pour les salariés à risque, notamment les femmes enceintes, conformément aux obligations de santé au travail.
L’employeur a une responsabilité légale et éthique : il met en place des mesures de prévention adaptées, réduit l’exposition, fournit les équipements de protection et adapte les postes ou les tâches des personnes à haut risque.
Chez la femme enceinte, une vigilance particulière s’impose vis-à-vis des produits d’hygiène dentaire utilisés quotidiennement, en particulier les dentifrices.
Il est par conséquent conseillé de choisir des dentifrices sans triclosan ni parabènes, avec une teneur en fluor adaptée à l’âge et au risque carieux, et de lire attentivement les étiquettes avant achat.
En cas de doute sur un produit, le recours au conseil du chirurgien-dentiste ou du pharmacien permet d’orienter vers des formulations plus sûres.
Ces précautions s’inscrivent dans une démarche globale de réduction des expositions aux perturbateurs endocriniens, qui dépasse la seule période de grossesse.
Les perturbateurs endocriniens présents dans certains matériaux dentaires (bisphénol A, monomères de résines, mercure des amalgames anciens, dérivés d’aluminium, nanoparticules de dioxyde de titane, etc.) exposent les patients, le fœtus, le personnel et le chirurgien-dentiste à des risques encore imparfaitement caractérisés mais considérés comme préoccupants.
Comme pour d’autres expositions in utero ayant conduit secondairement à des crises sanitaires, l’incertitude sur les effets à long terme impose une démarche de précaution renforcée.
La mise en place de protocoles structurés - choix de matériaux à moindre risque, isolation efficace du champ opératoire, optimisation de la photopolymérisation, réduction du temps d’exposition, organisation du travail, équipements de protection individuelle, formation des équipes et information adaptée des patients - s’inscrit dans une culture de gestion des risques au cabinet dentaire.
Cette approche s’intègre pleinement dans une odontologie durable, soucieuse de la santé des patients, des professionnels et de l’environnement.
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