Quelles solutions aux déserts médicaux pour en réduire les effets indésirables ?

Anticiper les risques pour mieux sécuriser les soins

Quelles solutions aux déserts médicaux pour en réduire les effets indésirables ?

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  • Des professionnels de santé aligné devant un arrière plan représentant une planisphère - La Prévention Médicale

Les déserts médicaux concernent tous les territoires, et ses effets sur la prise en charge des patients sont bien connus. Mais une fois ce constat posé, quelles solutions émergent ? Quelles mesures concrètes - et réalistes - prendre pour combattre ce phénomène ? 

Auteur : Professeur René AMALBERTI – Président de La Prévention Médicale - Docteur en psychologie des processus cognitifs - Ancien conseiller HAS / MAJ : 12.05.2026

Un principe de réalité

Le premier principe de réalité fondamental qu’il nous faut accepter est que la situation de désert médical n’a aucune chance de s’annuler pour revenir à la  situation d’antan. Il faut maintenant "vivre avec" (Amalberti, Wigg, Vincent, 2026).

Toutes les nations aggravent leurs inégalités de densité d’habitation avec un monde devenant de plus en plus urbain et périurbain.

Le système de santé est soumis à un gigantesque effet ciseau :

  • produit d’un côté par une démographie médicale en berne, une moindre motivation à entrer dans les carrières médicales, un désir différent d’exercer avec un temps travaillé que chaque professionnel médical veut mieux contrôler.
    Cet effet est particulièrement fort depuis le COVID (un phénomène qui touche toute la société), avec la double peine pour les déserts médicaux. L’attrait pour ces zones d’exercice isolées et déprivées est encore moindre, pour la raison précédente et pour d’autres raisons associées, comme l’absence de services à la famille ;
  • confronté d’un autre côté à une augmentation de la demande des patients, plus nombreux, plus âgés, plus fragiles, plus complexes, et paradoxalement souvent de retour sur leur terre rurale d’origine, là où la densité médicale est faible.
     

Ce principe de réalité s’applique aussi de fait à toutes les solutions qui pensent un retour à antan possible, avec plus de médecins et des incitations autoritaires à couvrir le territoire. La littérature internationale confirme que c’est une impasse, et que les incitations financières isolées ont un impact modeste et souvent transitoire (Danish et al 2018).

Beaucoup d’autres (apparentes) bonnes idées de solution (sélection d’étudiants d’origine rurale, stages longs en zones sous-dotées, immigration conditionnelle à l’installation en zone déprivée), souvent mises en avant dans la littérature, n’ont encore reçu aucune preuve d’efficacité démontrée.

Pour autant, et même si les déserts médicaux ne se “résoudront” pas ni à court ni à moyen terme, leurs effets indésirables peuvent tout de même être fortement réduits par l’organisation, la coopération, la gestion des parcours et la technologie.

Les stratégies gagnantes peuvent être classées sous trois entrées majeures :

  • Mieux organiser le territoire de soin pour faciliter l’accès et les parcours.
  • (Ré)organiser les professions médicales et leurs maillages.
  • Faciliter la surveillance au long cours des patients fragiles

Mieux organiser le territoire de soin pour faciliter l’accès et les parcours

Fixer une offre pérenne de médecine générale à semi-proximité

Faute de pouvoir mailler "à l’ancienne" l’offre médicale dans tous les territoires devenus des déserts médicaux, on peut regrouper des offres de soins de médecine générale dans des bourgs de proximité.

Les Maisons de Santé Pluriprofessionnelles (MSP) et centres de santé en sont d’excellents exemples. Malgré la perte, de fait, du privilège d’un médecin traitant dédié, (on est pris en charge par une structure à acteurs équivalents, et on voit celle - ou celui - qui est disponible), leur effet positif est largement documenté comme réducteur des délais d’accès et du recours inapproprié aux urgences.

Ces centres améliorent l’accès effectif, la continuité et la qualité des soins et surtout réduisent l’isolement professionnel (facteur clé de rétention de ces professionnels sur ces zones déprivées).

En France, ces formes d’exercices sont fortement soutenues par les politiques publiques et territoriales (ARS, collectivités). On retrouve en Europe une approche similaire mais plus décentralisée (Pays-Bas, Allemagne) (voir Domagala 2026, pour une revue comparée Européenne).

Agir sur les parcours et les usages pour limiter les pertes de chance

Il s’agit pour l’essentiel d’une approche ciblée pour renforcer la surveillance des populations vulnérables et des patients fragiles. Cette solution peut combiner différentes actions, du plan coordonné de suivi ciblé et renforcé de parcours de soin établi à la sortie de l’hôpital, à des dispositifs de surveillance à domicile avec souvent la mobilisation d’acteurs non professionnels dans l’aide et la surveillance locale de ces patients à risques (convention pour des visites d’aidants, d’agents, d’associations, de taxis, etc.).

Le résultat de ces stratégies est très bien prouvé sur le moindre retour aux urgences de ces patients à risques (rapport du Senat 2021).

Booster l’offre itinérante et la téléconsultation

La téléconsultation est en pleine extension, surtout depuis le Covid ; la littérature démontre qu’elle est très pertinente sur des patients connus et dans des conditions d’affections aigues saisonnières, mais nettement moins sur des primo patients complexes ; la littérature insiste aussi sur les risques d’aggravation des inégalités (fracture numérique, isolement, source Banque des territoires, 2024)

Les dispositifs mobiles et itinérants (cabinets médicaux mobiles, consultations avancées, présence périodique de spécialistes), en augmentation régulière en France, ont un effet démontré sur la réduction du renoncement aux soins plus que celui d’une correction durable de l’offre.

Accélérer la plateformisation informatique territoriale de prise de rendez-vous et de déplacements

Des dispositifs, comme "Doctolib", s’inscrivent totalement dans cet esprit. On en lit une forte poussée post-Covid, avec une régulation progressive.

À l’international, c’est devenu un pilier central dans les pays à très faible densité médicale (Australie, Canada).

(Ré)organiser les professions médicales et leurs maillages

Palier au déficit de médecins par des aides de première ligne aux nouveaux modèles d’exercice (équipes primaires élargies, IPA, pratiques avancées).

La montée en charge est encore lente en France (freins réglementaires), mais elle est beaucoup plus avancée à l’International (Canada, Royaume Uni, États-Unis, pays nordiques) occupant un rôle central depuis longtemps.

Le cœur de la stratégie consiste à faire appel à des professions suppléantes (Infirmiers de pratique avancée, pharmaciens consultants, et dans certains pays (Royaume-Uni notamment) des médecins assistants formés en 5 ans) pour densifier l’offre de proximité sous la responsabilité territoriale de médecins généralistes. La littérature montre que de tels dispositifs, a priori craints par les médecins, améliorent plus qu’ils ne détériorent la sécurité et efficacité des soins dans les zones déprivées (revue Cochrane 2018).

Toutefois, le résultat positif est surtout acquis sur le court terme, et reste à être démontré sur le long terme.

Faciliter la surveillance au long cours des patients fragiles

Par l’implication croissante des patients et des aidants et communautés

L’implication des patients, des aidants au sens large, famille, associatifs et privés, est une solution déjà démontrée de façon générale pour améliorer l’efficacité du soin et encore plus dans les déserts médicaux. Les Canadiens et les pays du Nord de l’Europe ont de l’avance dans la mise en œuvre de cette approche.

Pari sur l’arrivée de la technologie intelligente de surveillance

Les nouvelles technologies de surveillance à domicile, améliorées encore par l’IA générative, ont ouvert un vaste champ d’application très prometteur pour sécuriser les patients isolés (Howel 2024).

Les progrès dans ce domaine sont spectaculaires et très rapides, mais il manque encore à la France un encadrement réglementaire à la fois adapté à la rapidité des changements tout en restant garant de la sécurité du patient.

En conclusion on retient

Il faut accepter l’idée que l’on ne supprimera pas les déserts médicaux, il faut apprendre à "vivre avec".

Les solutions du "vivre avec" en sécurité et efficacité reposent sur trois familles d’action :

  • Organisationnelle en facilitant l’accès à une médecine générale de semi-proximité, en ciblant de façon renforcée les coordinations pour les patients à risques, et en mettant à disposition un agenda de rendez-vous territorial performant.
  • Professionnelle en élargissant la base des métiers intervenants dans le premier contact avec le patient y compris pour le diagnostic et la prescription.
  • Humaine de proximité (patient, aidants) pour en faire des alliés mieux impliqués dans la surveillance, avec une composante croissante technologique de surveillance à distance des patients à risques, notablement renforcée par l’IA générative.
     

La France est déjà bien engagée sur ces trois chemins.

 
Pour aller plus loin
Amalberti R., Wiig S., Vincent C. (2026) - Healthcare in crisis : prospects and directions in (eds)
Bieder C., Kamaté C., Laroche H. et al - Living with the New Safety Landscape Part 2, Rethinking Safety Management in the Context of Cascading Uncertainties, Springer brief in safety management
Cochrane review - Nurses as substitutes for doctors in primary care. Cochrane Database of Systematic Reviews - (2018). Issue 7. Art. No : CD001271. DOI : 10.1002/14651858.CD001271.pub3.x
Domagała A., Dubas‐Jakóbczyk K., Gonzalez A.I.G., Likic R., Michalska K., Kowalska‐Bobko I., ... & Batenburg, R. (2026) - Addressing medical deserts in Europe : lessons from a comparative analysis - Health Expectations, 29(2), e70606.
Banque des territoires (2024) - Lutter contre les déserts médicaux, État des lieux des initiatives Territoriales
Flinterman L.E., González-González A.I., Seils L. et al (2023). Characteristics of medical deserts and approaches to mitigate their health workforce issues : a scoping review of empirical studies in western countries. International journal of health policy and management, 12, 7454.
Sénat (2021) - Déserts médicaux : Sept recommandations pour les élus locaux
Danish A., Champagne F. & Blais R. (2018). Physician Shortages in Rural Regions : What Have We Learned from the OECD Policy Responses ? In 2018 Annual Research Meeting. AcademyHealth.
Howell M.D. (2024). Generative artificial intelligence, patient safety and healthcare quality : a review. BMJ Quality & Safety, 33(11), 748-754.