
La prise en charge d’une insuffisance cardiaque aiguë chez un patient fragile impose une surveillance clinique, biologique et rythmologique étroite. Ce cas illustre les conséquences potentiellement dramatiques d’une poursuite inadaptée d’un traitement diurétique intraveineux, ayant conduit à un décès par probable trouble du rythme ventriculaire.
Pour l’expert, médecin anesthésiste-réanimateur ["(...)] :
En conclusion :
Le décès du patient est lié à un accident médical secondaire à un défaut de prise en charge thérapeutique et en particulier de surveillance du traitement diurétique, survenu au centre hospitalier.
Il en résulte à cet égard une perte de chance qui aboutit au décès du patient et peut être estimée à 25%, En effet le patient présentait de nombreux facteurs de vulnérabilité liés à ses antécédents, à son état général marqué par une diminution de son autonomie sur les mois précédant son décès, à ses pathologies, en particulier son éthylisme sévère associé à une neuropathie sensitive des membres inférieurs et à son âge. (…)".
La Commission considère que le patient a été victime d’un accident médical fautif susceptible d’engager la responsabilité du centre hospitalier, à hauteur de 25% des préjudices subis.
Le décès du patient est vraisemblablement dû à un trouble du rythme cardiaque, éventuellement favorisé par une hypokaliémie (≤ 3,5mmol/L) imputable au traitement par furosémide (Lasilix®).
L’hypokaliémie due au traitement diurétique aurait pu être évitée. En effet, si l’administration de Furosémide par voie IV directe était conforme à l’AMM du produit devant un tableau d’OAP à J15, ce n’était plus le cas à J16 au matin où ne persistait qu’une dyspnée d’effort et où la prescription du Furosémide a été poursuivie par perfusion en IVSE, apparemment jusqu’au décès du patient**…
En outre, les doses administrées de l’ordre de 10 mg/heure semblent disproportionnées, compte tenu qu’il ne restait que des œdèmes des membres inférieurs à traiter. Surtout, et c’est là le reproche majeur que l’on peut faire, le premier dosage de kaliémie a été prescrit plus de 36 heures après que le paient a reçu des doses importantes de furosémide. Ce dosage a révélé une kaliémie à 3,2 mmol/L, niveau à risque de troubles du rythme cardiaque, surtout chez des sujets âgés et polymédiqués**. Par ailleurs, toujours selon l’expert, les doses prescrites de KCl étaient insuffisantes pour ramener la kaliémie à la normale.
Si la survenue d’une hypokaliémie avait pu être facilement évitée, le risque d’un trouble du rythme cardiaque nécessiterait, pour être dépisté à temps, que le patient soit transféré, en service de cardiologie, pour surveillance de son ECG. Dès l’amélioration de l’état respiratoire du patient, après traitement de son OAP, au matin de J15, le praticien du service de médecine aurait dû le transférer en USI de cardiologie, ce qu’il n’a même pas envisagé.
Un homme retraité, âgé de 73 ans, vivant seul mais autonome dans les gestes de la vie courante, est porteur d’une cardiopathie ischémique tritronculaire et d’un rétrécissement aortique moyennement serré. Il a bénéficié d’un pontage aortocoronarien dix ans plus tôt.
Par ailleurs, il est atteint d’une obésité modérée (BMI : 30 kg/m2). Il consomme régulièrement du tabac (50 PA en 2023) et de l’alcool (6-8 verres d’alcool au minimum (vin, bière / j). Cette dernière intoxication a entraîné une neuropathie des membres inférieurs, avec une gêne importante dans ses déplacements extérieurs.
Aucun trouble cognitif n’est rapporté par sa famille, son fils venant le voir tous les 15 jours à son domicile.
Son traitement comporte : Furosémide 40 mg x 2/j ; Amlodipine 5 mg x 1/j ; Aspirine 100 mg x 1/j ; Perindopril 10mg x 1/j ; Rosuvastine 5mg x1/j.
Il est suivi par son médecin généraliste tous les trois mois en téléconsultation, sans consultation au cabinet ou à domicile.
J0 : le patient téléconsulte son médecin traitant pour la prise en charge d'une altération de l'état général associée à une dyspnée croissante évoluant depuis une semaine. À l'occasion de cette téléconsultation, le praticien prescrit un bilan biologique complet et note dans son rapport de téléconsultation de prévoir une hospitalisation en médecine.
J3 : Bilan biologique :
Les résultats montrent une macrocytose, des ASAT et gamma GT élevés, et des NT-pro-BNP à 1801 ng/mL. Le reste du bilan est sans particularité.
J4 : après réception de ces résultats, le médecin traitant demande l’hospitalisation du patient.
J8 : le centre hospitalier (CH) contacte le patient et lui indique qu'il n'y a pas de place actuellement pour lui.
Entre J8 et J13 : l’ex-épouse du patient témoigne que l’état de ce dernier se dégrade sur le plan clinique et en particulier respiratoire.
J13 : l’ex-épouse du patient lui propose de l’emmener aux urgences, ce qu’il refuse.
J14 : le patient recontacte de lui-même le CH devant une dégradation de son état général à type de faiblesse généralisée. L'hôpital lui répond qu'on le rappellera car il n’y a toujours pas de place.
J14 en début d’après-midi : son ex-épouse rappelle le médecin traitant. La secrétaire lui propose de venir à 19h car la fréquentation est très élevée.
J14 à 19h : le médecin traitant envoie le patient directement aux urgences sans l’avoir examiné et par ses propres moyens, sans transport paramédicalisé.
J14 à 19h32 : il est pris en charge initialement par l'infirmière d'orientation et d'accueil : "se plaint d'une dyspnée d'apparition progressive depuis 3 semaines, aurait une arythmie cardiaque et une hypotension, œdème au niveau des chevilles, pas de douleur exprimée".
À l’arrivée PA : 116/69 mm Hg ; FC : 55/min ; T°C : 36.3°. FR : 20/min, SpO2 ; 95%.
Prise en charge par l’urgentiste : "Prise de poids depuis une semaine avec des œdèmes des membres inférieurs et une dyspnée qui s’aggrave. Envoyé par médecin traitant en l’absence de place disponible en médecine.
L’examen physique retrouve des bruits du cœur réguliers sans souffle surajouté, des pouls perçus en périphérie, un œdème des membres inférieurs bilatéral jusqu'aux genoux, pas de signe de thrombose veineuse profonde.
Le murmure vésiculaire est bilatéral avec des sibilants diffus et quelques crépitants au niveau des bases. Dyspnée au moindre effort. Abdomen pléthorique, sans signe de défense, avec des bruits hydroaériques présents. Glasgow à 15".
Radio thoracique : épanchement pleural droit de faible à moyenne abondance et cardiomégalie.
ECG rythme irrégulier non sinusal, à QRS non élargis, avec un bigéminisme ventriculaire associé. Fréquence cardiaque à 108/min. Absence de sus décalage du segment ST.
Bilan biologique :
Diagnostic : Détresse respiratoire aiguë sur décompensation cardiaque chez un patient aux antécédents de cardiopathie ischémique et post hypertensive avec intoxication éthylo-tabagique non-sevrée.
Prise en charge :
J15 à 11H47 : transfert du patient en médecine B.
L'examen clinique d'entrée retrouve un état général satisfaisant.
Tension artérielle 89/64 mm Hg, FC 83/min, température 36.3°C, saturation 98% sous 2 l/min d'oxygène. BMI à 29,3 kg/m2.
Dyspnée à l'effort. L'examen pulmonaire retrouve des crépitants bi-basaux et un murmure vésiculaire présent. Œdème des membres inférieurs jusqu'aux genoux.
Le reste de l’examen clinique est normal. Il n'est pas réalisé de nouveaux examens biologiques.
Traitement per os ; Amlodipine 5 mg/j, Aspirine 100 mg/j, Rovusastatine 5 mg/j, Acebutolol 200 mg x2/j, Perindopril4 mg/j, Oxazepam 10 mg/j. Aérosols d’Ipratropium et Terbutaline 3 x/j.
En intraveineux en IVSE, furosémide à 125 mg (début à 12H02 administré par IDE).
En sous cutané, Enoxaparine à 4000 Ul.
J15 après-midi : absence de problème particulier dans les transmissions ciblées des IDE, en dehors d'une hypotension artérielle à 89/64 mm Hg (Ndr : TA identique à celle du matin) pour laquelle le médecin est prévenu sans conséquence thérapeutique.
J16 au matin : bilan biologique identique à celui de l’admission en dehors d’une hypokaliémie à 3,2 mmol/L.
Les prescriptions initiales sont reconduites avec un ajout de chlorure de potassium per os à la posologie de 600 mg x 2 /j dont la première dose est administrée à 12h par IDE. La deuxième dose est prévue à 8h le lendemain à la même posologie.
Sur les transmissions ciblées il est noté une amélioration de l’état clinique du patient avec un retrait de l'oxygénothérapie et une saturation à 100%.
J16 à 22h15 : le patient est retrouvé inanimé par l'infirmière lors de son tour. Cette dernière avertit immédiatement l'interne de garde qui pose le diagnostic d'arrêt cardiocirculatoire et fait appel à l'anesthésiste. Poursuite du massage cardiaque. Le tracé s’inscrit en asystolie sans indication de choc électrique. Le patient est marbré, ses pupilles sont dilatées et l'anesthésiste conclut "à des signes de décortication".
Déclaration du décès du patient.
Saisine de la Commission de Conciliation et d’Indemnisation (CCI) par les ayants droit du patient pour obtenir réparation des préjudices subis.