
Le BMJ-QS (British Medical Journal Quality and Safety) vient de publier un éditorial de Carl MACRAE*, de l’Université de Nottingham (MACRAE, 2025) qui mérite vraiment d’être lu par tous les professionnels et autorités de santé.
Tirer les leçons des incidents liés à la sécurité est l'une des stratégies d'amélioration les plus courantes et les plus répandues dans l’industrie, les services, et bien sûr la santé.
C'est également l'une des plus problématiques.
Les systèmes de santé du monde entier consacrent énormément de temps et d'efforts à enquêter sur un grand nombre d'incidents, à rédiger des rapports et à émettre des recommandations. Un large éventail de politiques, de cadres, d'outils et de méthodes entourent et soutiennent ces efforts.
L'ampleur remarquable de ces activités s'accompagne d'une frustration croissante face au rendement limité de ces investissements dans les enquêtes : les patients continuent d'être victimes des mêmes types d'incidents et de la même manière, tandis que les enquêtes révèlent les mêmes problèmes et émettent souvent les mêmes recommandations à plusieurs reprises.
Ces défis ont motivé une étude récente (BOWDITCH et al, 2025) qui examine si les enquêtes sur les incidents traitent efficacement les problèmes systémiques complexes et les sources sociotechniques de risque qui menacent régulièrement la sécurité des patients.
La réponse courte est "non".
Plus précisément, cette étude recouvre un large échantillon de 300 enquêtes sur les incidents les plus graves survenus dans 56 services de santé australiens afin de déterminer dans quelle mesure les facteurs contributifs et les recommandations qui en découlent sont conformes aux principes de la "pensée systémique" : aller au-delà de l’erreur du dernier concerné auprès du patient, penser causes profondes et facteurs contributifs, moyens disponibles, contextes, interactions sociotechniques, interdépendances complexes entre les personnes et la direction.
Les résultats de cette étude confirment la crainte d’une analyse limitée à la surface des choses, à la première cause la plus évidente.
Ce résultat fait écho à bien d’autres publications selon lesquelles les enquêtes sur les incidents ne permettent pas de manière fiable d'obtenir des informations, d'impliquer ou d'améliorer la sécurité des patients.
Un constat d’abord, pour reprendre ce que disaient deux autres très grands penseurs de la sécurité, Bob WEARS et Kaltlin SUTCLIFFE, dans leur livre publié en 2019, force est de constater qu’après avoir fait de l’aviation un grand frère à copier dans plein de domaines de la sécurité, le secteur de santé s’est souvent dévoyé et "n’a importé que les titres sans les contenus des chapitres".
BOWDITCH (suscité) présente cinq recommandations judicieuses pour réellement copier les pratiques de l’industrie en la matière :
Ce sont là des propositions louables et urgentes, et les différents systèmes de santé en sont à des stades divers dans cette évolution progressive.
Mais si ces changements sont nécessaires, ils ne sont peut-être pas suffisants et ne permettent pas de résoudre certains des problèmes et malentendus les plus fondamentaux qui peuvent compromettre l'apprentissage systémique.
Pour réaliser des progrès significatifs, il faudra probablement repenser certaines des prémisses et hypothèses fondamentales qui façonnent notre façon de concevoir, d'aborder et de tirer des enseignements des situations à risque.
Il existe au moins trois façons de recadrer fondamentalement le problème de l'apprentissage à partir des incidents, afin d'apprendre de manière plus rigoureuse et systémique à partir des expériences passées.
Tout d'abord, et c'est peut-être le plus fondamental, l'objet principal de l'enquête doit être recadré : l'accent n'est pas mis sur l'incident, mais sur les systèmes et les interactions sous-jacents à travers lesquels certains types de soins de santé sont dispensés, organisés et rendus possibles, ou sont perturbés et échouent.
Les spécificités d'un événement individuel sont toujours importantes, particulièrement pour les personnes concernées.
Mais, dans le but d'apprendre et de s'améliorer, les incidents ne sont qu'un point de départ à partir duquel il convient d'enquêter de manière rigoureuse et d'examiner de manière critique la manière dont le travail est effectué et comment il devrait être amélioré dans un domaine particulier des soins de santé. En d'autres termes, les incidents ne sont pas seulement une fenêtre sur le système, mais une porte d'entrée vers le système et ses risques.
Une enquête et un apprentissage efficaces impliquent de se plonger, tant sur le plan analytique que littéral, dans les systèmes dans lesquels les personnes travaillent et dans lesquels les soins sont dispensés. Cela signifie qu'au lieu d'organiser l'infrastructure analytique et d'enquête autour des incidents, l'attention et les activités doivent être centrées sur le risque, la fiabilité et la résilience des systèmes organisationnels.
Un indicateur d'un tel changement serait une évolution de l'identité et des compétences professionnelles, passant de professionnels de santé dont la principale préoccupation est de gérer et de réagir aux incidents, à des professionnels de santé dont la responsabilité principale est d'analyser et de gérer la sécurité et la fiabilité des systèmes, une identité professionnelle très appréciée et soutenue dans d'autres secteurs où la sécurité est essentielle.
Deuxièmement, la manière dont les facteurs systémiques et les risques systémiques sont analysés et compris doit être repensée : les risques systémiques ne sont pas des concepts abstraits, lointains ou généraux, mais des mécanismes tangibles, concrets et pratiques qui façonnent matériellement le travail local et son contexte.
Les systèmes sont créés et mis en œuvre par des personnes, qu'il s'agisse de personnes qui conçoivent, gouvernent et gèrent, ou de personnes qui exécutent, mettent en œuvre et réalisent un ensemble particulier d'activités valorisées.
Réfléchir aux risques dans les systèmes, analyser et étudier les risques systémiques implique toujours d'examiner le travail sociotechnique pratique des personnes : comment elles accomplissent le travail d'un système ; les conditions dans lesquelles elles travaillent au sein d'un système ; et les technologies et les matériaux qui entourent, soutiennent et permettent à un système de fonctionner.
Prendre cette perspective au sérieux dans le domaine des soins de santé a des conséquences importantes. L'une d'elles est que le travail des personnes éloignées du "front" devrait faire l'objet d'autant d'attention analytique et d'investigation que celui des personnes les plus proches des patients.
La manière dont les ressources sont allouées par les dirigeants, dont les organismes de normalisation établissent des politiques spécifiques et dont les gestionnaires ou les régulateurs choisissent de se concentrer sur certaines questions et d'en négliger d'autres sont autant de questions nuancées et importantes dans le cadre d'un travail pratique dans des environnements sociotechniques complexes.
Ce travail mérite d'être étudié attentivement, expliqué et, souvent, amélioré, et non pas simplement abstrait comme une sorte de "facteur systémique" distant et d'ordre supérieur.
À l'inverse, le travail pratique des personnes les plus proches du "front" peut lui aussi être systémique : la manière dont une tâche particulière est effectuée ou dont un certain dispositif est utilisé peut constituer un modèle stable à l'échelle du système, et donc systémique.
Ainsi, les problèmes "systémiques" ne se situent pas nécessairement à un "niveau supérieur" du système : les risques systémiques peuvent se produire à n'importe quelle échelle d'activité au sein d'un système de santé.
Confondre l'analyse des modèles systémiques de risque avec le passage à des niveaux d'abstraction analytique plus élevés peut compliquer les efforts visant à identifier et à traiter les sources persistantes de risque dans les systèmes de soins de santé.
Troisièmement, il convient de repenser fondamentalement ce que signifie mettre en place, maintenir et analyser des systèmes.
L'une des nombreuses différences entre le secteur de la santé et d'autres secteurs où la sécurité est essentielle réside dans l'attention limitée accordée à la conception et à l'organisation des systèmes de travail.
L'ensemble de pratiques et de technologies étroitement liées, soigneusement conçues, rigoureusement spécifiées, fortement soutenues et continuellement stabilisées, qui constituent souvent le fondement d'une fiabilité élevée dans d'autres secteurs, est l'exception plutôt que la règle dans de nombreux domaines des soins de santé, où le travail peut nécessairement prendre la forme d'un bricolage légèrement coordonné de performances improvisées en fonction de la situation. Les processus cliniques atteignent à peine 80% de fiabilité.
Compte tenu de cette variabilité, que peut-on raisonnablement apprendre d'une tentative d'étude systématique d'un phénomène susceptible de changer à chaque observation dans la santé ?
En pratique, l'une des premières et des plus importantes questions auxquelles est confrontée toute analyse ou enquête systémique est la stabilité et la généralité du système.
La santé est, plus que toute autre industrie, construite par secteurs, en continuelle évolution, et finalement trouvant prétexte à sa faible systématisation pour ne pas faire de systémique sérieuse.
Mais cela ne doit pas empêcher de réaffirmer l'importance de concevoir intelligemment, dès le départ, des systèmes fiables et des processus adaptatifs.
Repenser ces hypothèses fondamentales – selon une logique centrée sur l’analyse et l’amélioration des systèmes organisationnels, plutôt que sur la gestion et la réaction aux incidents individuels – ouvre la voie à plusieurs pistes de reconfiguration des pratiques et des institutions afin de tirer plus efficacement les leçons de l’expérience.
L'une des reconfigurations les plus immédiates concerne la manière dont les activités d'enquête sont – ou pourraient être – utilisées pour initier et coordonner le changement. Les incidents et autres événements perturbateurs offrent un flux continu d'occasions d'explorer les décalages potentiels entre les plans et les pratiques, ainsi qu'entre les attentes et la réalité.
C'est ainsi que se créent et se maintiennent des cultures d'apprentissage éclairées et flexibles.
De même, les recommandations de sécurité peuvent être utilisées par les enquêteurs de manière systémique et intégrée : en élaborant des ensembles de recommandations interdépendantes qui abordent les aspects interdépendants d’un risque systémique, de sorte que chaque recommandation complète et renforce les autres.
Cette approche est particulièrement visible dans le travail des organismes d’enquête établis dans d’autres secteurs, où des ensembles intégrés de recommandations peuvent cibler, par exemple :
Un autre axe de réorganisation concerne l'organisation des efforts : la surveillance, l'analyse, l'investigation, la gestion et la gouvernance de la sécurité doivent être organisées autour des risques de sécurité, et non autour des incidents de sécurité.
Les incidents constituent une source de données permettant de révéler la nature et l'origine des risques de sécurité sous-jacents au sein des systèmes de santé ; il existe de nombreuses autres sources, allant des retours des patients aux audits cliniques en passant par les simulations cliniques.
Le développement de systèmes de gestion de la sécurité (SMS, Système de management de la sécurité dans l’industrie) plus intégrés prend de l'ampleur dans le secteur de la santé, et repose sur un engagement à organiser les efforts de gestion de la sécurité autour de risques stratégiquement définis et systématiquement identifiés, plutôt que de laisser les ressources et l'attention de l'organisation être mobilisées par un flux aléatoire d'incidents liés à tout ce qui a mal tourné au cours de la semaine.
On pense à la valeur et l’importance des organismes d’enquête indépendants, qui peuvent à la fois adopter une perspective systémique et offrir un espace protégé pour l’apprentissage.
Ces organismes ont commencé à se développer récemment dans les systèmes de santé du monde entier, et il est frappant de constater que les deux organismes les plus importants, en Angleterre et en Norvège, ont tous deux très rapidement fait l’objet d’attaques soutenues de la part de forces politiques et institutionnelles qui semblent totalement méconnaître leur raison d’être.
Enfin, la reconfiguration des systèmes s'avère nécessaire à chaque mise en œuvre de nouveaux services ou technologies. Ces activités offrent de nouvelles opportunités pour décrire, concevoir, formuler et spécifier les systèmes et le travail sociotechnique qui sous-tendent la prestation des soins de santé.
Si l'intelligence artificielle suscite un immense enthousiasme quant à son potentiel transformateur dans le domaine de la santé, l'une des transformations secondaires les plus prometteuses pourrait être d'ordre sociotechnique : pour maximiser les bénéfices et garantir la sécurité de l'IA, les organisations et les organismes de réglementation devront analyser et concevoir avec soin les systèmes sociotechniques complexes que les technologies d'IA vont à la fois perturber et intégrer.
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